IGNORANT SES PROPRES DONNÉES, LA C.-B. RELANCE LA CRIMINALISATION

Le 14 janvier 2026, la province de la Colombie-Britannique a annoncé qu’elle mettrait fin à sa politique de décriminalisation limitée et rétablirait des sanctions pénales pour la possession personnelle de drogues.1 La décision de la province de ne pas renouveler sa politique de décriminalisation semble avoir été motivée non pas par les indicateurs de données de la province, ni par les experts en santé et sécurité publiques, ni par les personnes les plus touchées, ni par les professionnels de la santé, mais par des stratèges politiques d’arrière-boutique, dont la principale préoccupation est leur propre maintien au pouvoir.

Ce retour à la criminalisation et à la punition des personnes pour leur consommation de substances est un pas en arrière. Plus encore : en gâchant de manière aussi complète et malhonnête le potentiel de cette initiative, la province de la Colombie-Britannique a rendu un mauvais service profond et durable aux personnes victimes de la crise mondiale des drogues toxiques non réglementées.

QUE S’EST-IL PASSÉ ?

Hier, la ministre de la santé de la Colombie-Britannique, Josie Osborne, a annoncé que la province ne chercherait pas à étendre sa politique de décriminalisation lorsqu’elle expirera le 30 janvier 2026.

Cette politique, introduite en 2023 sous la forme d’un projet pilote de trois ans, avait supprimé les sanctions pénales pour la possession personnelle de petites quantités de certaines substances actuellement illégales. L’objectif déclaré du projet pilote de décriminalisation était de “réduire la stigmatisation et la peur des poursuites pénales qui empêchent les gens de demander de l’aide, y compris de l’aide médicale”.2

Cette annonce intervient alors que les données de la province démontrent les premiers succès de cette politique.

LA POLITIQUE EN TANT QUE POLITIQUE

L’influence des données probantes sur les choix politiques des gouvernements est limitée. C’est pourquoi nous devons situer les preuves dans le contexte social, économique, culturel et politique dans lequel les politiques sont élaborées et mises en œuvre. Ainsi, avant d’examiner les données disponibles sur la décriminalisation et d’évaluer les raisons invoquées par la province pour la supprimer, examinons le contexte de cette décision politique.

La population de la Colombie-Britannique connaît une crise du logement et une crise du coût de la vie qui se sont combinées pour forcer un nombre record de personnes à vivre dans des espaces publics, sous des tentes et dans des abris. L’offre de drogues non réglementées est imprévisible et contient souvent des additifs aux effets complexes sur le corps humain. C’est l’enfer pour ceux qui en font l’expérience, et cela peut être inconfortable, dérangeant et perturbant pour ceux qui en sont témoins. Il serait difficile de ne pas en être témoin : avec l’augmentation significative du nombre de sans-abri en Colombie-Britannique et le manque de services accessibles et peu contraignants dans la plupart des communautés, les privations et les souffrances des personnes victimes de systèmes oppressifs sont devenues très visibles ces dernières années.

Ne voulant pas laisser les nuances de la causalité nier une phrase lapidaire, c’est dans ce contexte que les politiciens de l’opposition se sont attaqués à la politique. La décriminalisation offrait un nouveau bouc émissaire très visible vers lequel ils pouvaient diriger les craintes et les frustrations de leurs électeurs. Et c’est ce qu’ils ont fait.

Dans un environnement médiatique qui récompense les conflits, de nombreux organes d’information ont amplifié les récits alarmistes des politiciens – parfois sans poser de questions, réduisant le systémique au sensationnel, imputant à la décriminalisation les problèmes plus généraux en jeu et occultant les réalités plus complexes auxquelles sont confrontées les communautés de la Colombie-Britannique.

En déterminant l’avenir de la politique, les propres données de la province montrant des impacts prometteurs n’ont pas fait le poids face à la tempête de feu de l’opinion publique et à la panique morale. Non seulement le gouvernement de la Colombie-Britannique n’a pas voulu défendre les mérites de sa propre politique, mais il a fini par adopter et amplifier le langage sensationnel lui-même, accréditant le faux récit de la décriminalisation comme cause principale des problèmes de la communauté.

Il y a des leçons à tirer de cette expérience : non seulement sur les spécificités de la conception et de la mise en œuvre des politiques, mais aussi sur la vulnérabilité des politiques face à ceux qui colportent des récits fondés sur la peur et la colère.

Raison d’être de la fin de la décriminalisation en Colombie-Britannique

Lors de l’annonce, le ministre Osborne a déclaré que la raison pour laquelle la province a choisi de revenir à la criminalisation des personnes qui consomment des drogues est que la politique “n’a pas donné les résultats que nous espérions”. Les propres indicateurs de données positifs et prometteurs de la province suggèrent qu’elle était sur la bonne voie pour obtenir un grand nombre des résultats qu’elle recherchait. Les rapports de la Colombie-Britannique citent en outre des données provenant d’autres juridictions qui indiquent qu’”il faut des années pour que de nombreux résultats en matière de santé et autres se manifestent pleinement”.3

En répondant aux questions des médias – qui ont été nombreuses et pointues – la ministre a indiqué que les données ne montraient pas l’augmentation souhaitée de l’auto-recours aux soins ou de l’utilisation de certains services, bien qu’elle n’ait pas donné beaucoup de détails sur les services dont elle parlait.

Cette affirmation ne semble pas être étayée par les données que le gouvernement de la Colombie-Britannique a communiquées à Santé Canada, qui note que “les indicateurs d’utilisation des services de base sont stables ou en augmentation depuis la décriminalisation”.4

En répondant aux questions des médias, le ministre a également noté qu’au cours des trois années d’exemption, il n’y a pas eu de diminution mesurable de la stigmatisation, et que la conversation publique “est devenue très difficile”. Il est important de noter ici le rôle joué par la province au cours de cette période, qui a alimenté et ancré la stigmatisation même que la décriminalisation visait à réduire, en amplifiant des récits trompeurs. 5

Dans l’ensemble, les données racontent une histoire différente de celle du ministre. Plutôt qu’un échec politique, il s’agit d’un échec du gouvernement à s’attaquer aux problèmes structurels à l’origine de la pauvreté visible et du sans-abrisme, d’un échec de l’engagement proactif et du dialogue pour aider le public à comprendre un nouveau changement de politique dans son contexte, d’un échec à répondre de manière significative à une panique morale motivée par des considérations politiques et, en fin de compte, d’un échec à soutenir une politique qui s’est avérée prometteuse pour réduire les préjudices et aider les gens.

AUX DONNÉES : QUELS ONT ÉTÉ LES RÉSULTATS DU PROJET PILOTE DE DÉCRIMINALISATION ?

Selon les propres mesures du gouvernement de la Colombie-Britannique, la décriminalisation a atteint ses objectifs politiques.6 Par exemple, dans un élément clé de la décriminalisation, les infractions et les saisies ont diminué. C’est important car il est prouvé que la crainte d’une sanction pénale peut empêcher les gens d’accéder aux services, et que l’implication dans le système juridique pénal peut entraîner des préjudices tels que la perte d’un logement ou d’un emploi, et augmenter le risque d’overdose. 7

Un autre résultat escompté du projet était d’accroître la sensibilisation et la facilité d’accès aux services sociaux et de santé, ainsi que d’améliorer les liens avec ces services. Les données contenues dans les rapports de la Colombie-Britannique à Santé Canada semblent montrer des résultats positifs dans ce domaine également : “Les données suggèrent que les indicateurs d’utilisation des services de base sont stables ou en augmentation depuis la décriminalisation.

En plus des indicateurs mesurés par la Colombie-Britannique sur l’accès aux services, une récente étude évaluée par des pairs à Vancouver a révélé que les jeunes ont déclaré être moins susceptibles d’être dissuadés d’accéder aux services de réduction des méfaits en raison de la peur de la police.8

D’autres données ont montré que les appels d’ambulance ont diminué. Au moins dans un premier temps, les visites aux services de prévention des overdoses ont augmenté. Aucune augmentation des diagnostics de troubles liés à l’utilisation de substances n’a été observée, y compris chez les jeunes. 9

Il est important de noter que le modèle de décriminalisation de la Colombie-Britannique présentait d’importantes lacunes dans sa conception et sa mise en œuvre, dont plusieurs avaient été identifiées avant son lancement par les personnes qui consomment des drogues, les groupes communautaires et les universitaires.10 D’un point de vue contextuel, pendant la mise en œuvre de la politique, la province a connu une augmentation significative du nombre de personnes sans-abri et en situation de pauvreté. Malgré ces défauts et ces réalités contextuelles, et selon les propres mesures de la province, la décriminalisation en C.-B. a connu des succès notables et s’est révélée prometteuse.

DÉFLECTION

Comme dans tous les tours de passe-passe, le ministre de la Santé s’est efforcé de détourner l’attention de la logique politique incertaine de l’annonce. Une fois de plus, le gouvernement s’est tourné vers la promotion de l’accès au traitement – en particulier l’expansion d’Access Central, une ligne téléphonique qui existe pour mettre les gens en contact avec les services de santé et les soutiens – comme nouvelle orientation politique de la Colombie-Britannique. Nous pouvons toutefois supposer qu’en tant que fonctionnaires informés et diligents, la ministre, son personnel et les analystes politiques en coulisses savent que le traitement seul est une réponse individuelle à un problème systémique ; il est insuffisant et inapproprié de le présenter comme une réponse universelle à la crise des drogues toxiques non réglementées. Sans rien enlever à ce qui peut être un service utile, il est trompeur de parler d’Access Central, ou de toute autre intervention axée sur le traitement, comme d’une substitution politique appropriée à la décriminalisation. Dans ce contexte, il s’agit plutôt d’une gestion narrative, d’une distraction de la décision de la province de revenir à la criminalisation et aux méfaits qui en découlent.

L’annonce de l’expansion reformule la question comme un problème individuel avec des solutions individuelles. Elle laisse également entendre que l’aide existe à une échelle suffisante alors que ce n’est pas le cas, et – comme le souligne la déclaration de position du CCPD sur le traitement des addictions – une grande partie de l’aide qui existe n’est pas réglementée, est inaccessible et de mauvaise qualité. 11

CE QUE NOUS SAVONS (ET AVONS DES PREUVES À L’APPUI)

Aujourd’hui, le principal facteur de mortalité et de morbidité reste l’offre de médicaments toxiques non réglementés.12 13La criminalisation rend l’offre non réglementée plus dangereuse. Malgré l’annonce d’hier, le large éventail de preuves en faveur de la décriminalisation n’a pas changé. Des décennies de données montrent que le fait de policer, d’arrêter, d’inculper et d’emprisonner des personnes pour leur consommation de substances psychoactives augmente les dommages, tout en ne faisant rien pour réduire la consommation de drogues ou accroître la sécurité. C’est pourquoi nous avons toujours besoin de la décriminalisation.

La dépénalisation est une pièce nécessaire d’un puzzle beaucoup plus vaste qui comprend le logement, les soins de santé, le traitement volontaire et une offre réglementée. Elle ne pourra jamais remédier à la pénurie de logements, aux pressions liées au coût de la vie et aux drogues toxiques. Ce qu’elle a pu faire et ce qu’elle a fait, selon les propres indicateurs de la province, c’est réduire certains des dommages liés au système juridique pénal, réduire les obstacles qui empêchent les gens d’accéder aux aides et aux services, et réduire la peur qui pousse les gens à dissimuler leur consommation de substances psychoactives.

Cette décision est le reflet d’une politique et non d’une évidence. Les faits n’ont pas changé. La nécessité de la dépénalisation n’a pas changé non plus.


  1. Ministère de la santé. (2026, 14 janvier). Déclaration du ministre sur le statut du programme pilote de décriminalisation [Communiqué de presse]. Gouvernement de la Colombie-Britannique. https://news.gov.bc.ca/releases/2026HLTH0003-000031 ↩︎
  2. Gouvernement de la Colombie-Britannique. (2025, 29 septembre). Decriminalizing people who use drugs in B.C. Government of British Columbia. https://www2.gov.bc.ca/gov/content/overdose/decriminalization (Dernière mise à jour le 29 septembre 2025) ↩︎
  3. Ministère de la santé de la Colombie-Britannique. (2025, août). Décriminalisation : Rapport de données à Santé Canada (février 2023-avril 2025). Gouvernement de la Colombie-Britannique. https://www2.gov.bc.ca/assets/gov/overdose-awareness/data_report_to_health_canada_august_2025.pdf ↩︎
  4. Ministère de la santé de la Colombie-Britannique. (2025, août). Décriminalisation : Rapport de données à Santé Canada (février 2023-avril 2025). Gouvernement de la Colombie-Britannique. https://www2.gov.bc.ca/assets/gov/overdose-awareness/data_report_to_health_canada_august_2025.pdf ↩︎
  5. Pour un aperçu des expériences de stigmatisation des UDDP au cours de la première année de la politique de décriminalisation, voir : Ali, F., Russell, C., Torres-Salbach, S., Lo, M., Bonn, M., Bardwell, G., Budau, J., Hyshka, E. et Rehm, J. (2025). Expériences de stigmatisation parmi les personnes qui consomment des drogues au cours de la première année de la politique de décriminalisation des drogues de la Colombie-Britannique : Une étude qualitative. International Journal of Drug Policy, 139 , 104791. https://doi.org/10.1016/j.drugpo.2025.104791
    https://www.sciencedirect.com/
    science/article/pii/S0955395925000908 ↩︎
  6. Ministère de la santé de la Colombie-Britannique. (2025, août). Décriminalisation : Rapport de données à Santé Canada (février 2023-avril 2025). Gouvernement de la Colombie-Britannique. https://www2.gov.bc.ca/assets/gov/overdose-awareness/data_report_to_health_canada_august_2025.pdf ↩︎
  7. Bureau du responsable provincial de la santé. (2019). Stopping the harm : Decriminalization of people who use drugs in British Columbia (PHO Special Report). Province de la Colombie-Britannique. https://www2.gov.bc.ca/assets/gov/health/about-bc-s-health-care-system/office-of-the-provincial-health-officer/reports-publications/special-reports/stopping-the-harm-report.pdf ↩︎
  8. McAdam, E., Milloy, M.-J., Sayre, E. C., Verdicchio, C., Sedgemore, K., May, H., Pranteau, S., Corriveau, D., Friesen, D., Fleury, M., Fast, D. et DeBeck, K. (2025). Policing and access to harm reduction services among young people who use drugs and young Indigenous people who use drugs before and after the pilot implementation of deccriminalization of personal possession (La police et l’accès aux services de réduction des méfaits chez les jeunes consommateurs de drogues et les jeunes autochtones consommateurs de drogues avant et après la mise en œuvre pilote de la décriminalisation de la possession personnelle). International Journal of Drug Policy, 146, 105068. https://doi.org/10.1016/j.drugpo.2025.105068 ↩︎
  9. Voir l’annexe C : Indicateurs contextuels supplémentaires du ministère de la santé de la Colombie-Britannique. (2025, août). Décriminalisation : Rapport de données à Santé Canada, février 2023 – avril 2025 (Annexe C : Indicateurs contextuels supplémentaires). Gouvernement de la Colombie-Britannique. https://www2.gov.bc.ca/assets/gov/overdose-awareness/data_report_to_health_canada_august_2025.pdf ↩︎
  10. Coalition canadienne des politiques sur les drogues. (2022, 1er juin). “Nous avons besoin d’une décriminalisation pour tous”. Les organisations de défense des droits de l’homme et de la politique en matière de drogues affirment que le modèle de la Colombie-Britannique laisse de nombreuses personnes sur le carreau. Coalition canadienne des politiques sur les drogues. https://drugpolicy.ca/we-need-decriminalization-for-all-drug-policy-human-rights-organizations-say-model-in-british-columbia-leaves-many-behind/ ↩︎
  11. Coalition canadienne des politiques sur les drogues. (2025, 30 décembre). Le traitement de la toxicomanie en contexte : Principes pour un système de soins justes, accessibles et volontaires (Déclaration de principe). https://drugpolicy.ca/our-work/addiction-treatment-position-statement/ ↩︎
  12. Groupe d’experts sur la consommation de substances psychoactives de Santé Canada. (2021). Rapport 2 : Recommandations sur la politique du gouvernement fédéral en matière de drogues telle que formulée dans un projet de Stratégie canadienne relative aux drogues et aux substances (SCDS). Extrait de Santé Canada https://www.canada.ca/en/health-canada/corporate/about-health-canada/public-engagement/external-advisory-bodies/expert-task-force-substance-use/reports/report-2-2021.html ↩︎
  13. Gonzalez-Nieto, P., Wallace, B., Kielty, C., Gruntman, K., Robinson, D., Substance Staff, Arredondo Sanchez Lira, J., Gill, C. et Hore, D. (2025). Pas seulement le fentanyl : Understanding the complexities of the unregulated opioid supply through results from a drug checking service in British Columbia, Canada (Comprendre les complexités de l’approvisionnement non réglementé en opioïdes grâce aux résultats d’un service de vérification des drogues en Colombie-Britannique, au Canada). International Journal of Drug Policy, 138, article 104751. https://doi.org/10.1016/j.drugpo.2025.104751 ↩︎